Gilles D’Elia

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Le Journal photographique

21 Mai 2017



Je voudrais écrire quelques pages de ce journal sur le repos du photographe. A quel moment un photographe se repose ? Plus précisément : quand repose-t-il son regard ? Dès qu'il sort de chez lui, le photographe regarde tout, intensément. En fait, il ne fait plus que cela : regarder, scruter du regard tout l'espace, tout ce qui advient autour de lui : les actions de rue, les façades, les couleurs, les gens et leurs visages, les femmes comme les hommes, les enfants comme les vieillards ; et les vitrines... celles des magasins qui vont disparaître, qui sont déjà des vestiges d'un autre temps, et qu'il faut absolument saisir sur la pellicule. Et les nouvelles boutiques, celles qui témoignent d'une époque en train de naître, et qu'il faut aussi enregistrer. Et de même pour les publicités, les affiches, le mouvement des choses, les paradoxes, les signes des temps, tout, absolument tout, un photographe, dès qu'il sort de chez lui, prête une attention scrupuleuse à tout. Et même quand il ne marche pas longtemps, quand il va simplement faire ses courses, chercher ses enfants à l'école... le photographe regarde. En tout cas, ceux qui me connaissent peuvent en témoigner, je fais partie de ces photographes qui vérifient chaque jour ce que disait Dorothea Lange :

« You put your camera around your neck in the morning, along with putting on your shoes,
and there it is, an appendage of the body that shares your life with you. »

En effet, on met son appareil autour du cou le matin, en même temps que ses chaussures, et c'est parti... l'appareil partage tous les instants de notre vie. Et notre regard travaille avec une telle ardeur que lorsque nous rentrons le soir, ce n'est pas tellement le mal aux jambes qui nous tourmente (même après de très longues heures de marche) : c'est la fatigue du regard, d'avoir tout regardé sans répit. Alors le photographe pose enfin son appareil. Il peut se détendre : il connaît son appartement par cœur et n'a plus aucune raison de tout observer sans relâche. Le regard peut enfin se calmer. Pour la soirée, pour la nuit... Encore que, tous les photographes le savent bien : nous rêvons presque chaque nuit des photos que nous aurions voulu faire, de celles que nous avons ratées, voire même de visions qui n'ont jamais existé et que nous “photographions” pendant nos rêves.

Mais il n'y a pas que le rêve qui dérange le repos du photographe. Il y a un endroit dans la maison où il redevient photographe, scrutateur obsessionnel : c'est la fenêtre. Qu'elle donne sur une rue, sur une cour intérieure, ou même sur un petit bout de ciel — dès que le photographe se met à sa fenêtre, son repos cesse, et son regard se remet au travail : y a-t-il quelque chose, là, dehors, par la fenêtre, que je puisse photographier ? Oui, très souvent. Aujourd'hui, c'est un arc-en-ciel, qui semble tout droit sortir d'une cheminée sur le toit de l'immeuble d'en face. Anecdotique. Mais l'envie de photographier l'emporte. C'est un plaisir de déclencher. La photographie est une drogue. Quand le photographe est chez lui, il y a un signe qui ne trompe jamais : s'il s'approche de la fenêtre, c'est qu'il est en manque, qu'il a besoin de regarder et de déclencher. Cela ne donne pas les meilleures photos, mais cela donne peut-être les photos les plus sereines, et les plus nécessaires à son équilibre.


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