Gilles D’Elia

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Journal d’un Photographe


11 septembre 2018



Paris, 134 boulevard de Clichy. Un bel immeuble ancien en pierre de taille, et sa façade défigurée par cette immense peinture publicitaire qui annonce : « Le cinéma appartient à ceux qui se lèvent tôt ! » Étrange phrase — plus qu’un slogan en réalité : un aveu — dont les auteurs n’ont probablement pas mesuré le cynisme, je vais y revenir. Mais d’abord cette combinaison bien particulière des couleurs blanc-jaune-noir. Depuis le milieu des années 1980, l’assemblage de ces trois couleurs forme une sorte d’étendard de ce qui s’annonce comme un produit solennellement culturel. On ne vend pas des sodas avec ces trois couleurs, et aucun homme politique ne les a jamais utilisées pour ses affiches de campagne. Avec du Blanc-Jaune-Noir, on vend de la culture. Si mes souvenirs sont bons, cette signalétique tricolore a été inaugurée en 1986 avec le logo de La Sept (l’ancêtre d’Arte). Ensuite, ce code-couleur œuf-au-plat a été décliné jusqu’à l’indigestion par tous les fast-food culturels.

Mais que viennent faire ces trois couleurs radical-chic sur cette réclame agressive pour une salle de cinéma ? Ah oui, bien sûr, le cinéma c’est de la culture — d’ailleurs les films qui étaient à l’affiche au moment où j’ai pris cette photo ne laissent aucun doute : “Alvin et les Chipmunks”, “Adopte un veuf”, “Le Bon Gros Géant”… Dans les années 1970, il était de bon ton de se moquer du célèbre slogan publicitaire : « quand on aime la vie, on va au cinéma ». Mais cette formule était encore joliment bénigne si on la compare à celle qui s’affiche ici : « le cinéma appartient à ceux qui se lèvent tôt ! ». Car qu’entend-t-on par l’expression “ceux qui se lèvent tôt” ? Dans le langage courant, ceux qui se lèvent tôt, ce sont ceux qui travaillent. Et plus précisément ceux qui bossent dur, souvent pour des salaires tellement bas que rien ne saurait vraiment leur appartenir. Et pourtant, clame ce slogan, quelque chose au moins leur “appartient” : le cinéma. Évidemment, le cinéma ne leur appartient pas, il appartient à ceux pour le compte desquels, en effet, ils se lèvent tôt. Et les propriétaires du monde savent depuis longtemps comment s’assurer de leur docilité : en leur offrant de belles images. (Ce qui devrait inciter les photographes à une certaine morale : ne pas faire des images qui récompensent les enfants sages, des photos qui avilissent ceux qui les regardent au rang de spectateurs passifs.)

Mais le slogan du Pathé Wepler ne s’en tient pas là. Il détourne du même coup deux autres expressions proverbiales : « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt », tout comme « le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt » — quel mot remplace le monde ici ? C’est le cinéma. Et l’avenir ? Toujours le cinéma ! Combien de millions de fois, des gens sont passés devant cette façade ripolinée, boulevard de Clichy ? Foule immense, multitude méprisée par cette publicité murale tape-à-l’œil dont le slogan lui rappelle avec une obscénité d’autant plus répugnante qu’involontaire qu’elle peut se réjouir de se lever tôt pour aller au turbin, de toute façon il n’y a rien à attendre — ni du monde, ni de l’avenir — mais ne désespérons pas : le cinéma est là pour nous consoler.




4 septembre 2018



Paris — Rue de la Roquette.




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Paris — Crèche municipale.




20 août 2018



Paris — Le Viaduc des Arts.




17 août 2018



Paris — “Un événement Télérama”.




12 août 2018



Paris — “Libre comme l’air”.




5 août 2018



Paris — Quai des Orfèvres.




2 août 2018



Paris — L’Institut du monde arabe.




29 juillet 2018



Paris — Place de la Concorde.




17 juillet 2018



Les Toits de Paris.




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